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Le football Thaïlandais : Outil de soft power du royaume du sourire

  • Photo du rédacteur: Guillaume Beau
    Guillaume Beau
  • 23 janv. 2023
  • 7 min de lecture

La Changsuek (surnom de l'équipe nationale de football thaïlandaise) durant la remise de trophée de l'AFF Suzuki Cup 2020.



Lundi 16 janvier 2023, dans un stade Thammasat étouffant, les hommes de Mano Pölking soulèvent leurs septième AFF Suzuki Cup. Portés par les cris de joie des spectateurs massés dans l'arène de la province de Pathum Thani, les "Kings of Asean" défont ainsi l'équipe nationale du Vietnam porté par Park Hang-Seo.


"King of Asean" drôle d'appellation pour la Thaïlande qui confirme encore une fois au niveau régionale son hégémonie footballistique. Le surnom, cocasse s'il en est, n'en reste pas moins évocateur. Aujourd'hui, le pays du sourire possède en Asie du Sud-Est la sélection nationale la plus performante avec pas moins de sept AFF CUP dans son armoire à trophées sur quatorze participations, une troisième place à l'AFC Asian Cup de 1972 ainsi que des participations régulières à cette compétition. Si on se souvient particulièrement du désastre qu'avait subi la Changsuek (surnom de l'équipe nationale : "éléphants de guerre" en thaï) durant l'édition 2019 avec notamment une défaite 4 - 1 contre l'Inde, la Thaïlande à depuis su rebondir et offrir un nouveau visage à ses supporters illustrant la résilience de l'esprit footballistique thaïlandais et le développement que connais le Beautiful Game dans le pays depuis maintenant plus d'un siècle.


Rome ne s'est pas bâtie en un jour et les succès de la Changsuek ne sont pas apparus ex-nihilo. En 1915 et sous l'impulsion de Rama VI l'équipe du royaume du Siam est créée. L'équipe, constituée d'aristocrates et de nantis de la cour du roi joue des matchs amicaux contre des équipes européenne avant d'affronter durant son premier match officiel en 1930 l'Indochine française constituée majoritairement de vietnamiens et de français. Dans les mêmes années et toujours sous l'égide de Rama VI est fondée la Kor Royal Cup qui deviendra des décennies plus tard la ligue de football Thaïlandaise. Les décennies qui suivent voient un développement graduel du football thaïlandais et de sa qualité autant dans le jeu qui est proposé que dans ses infrastructures. Dans une seconde moitié de XXème siècle dominée footballistiquement par la Birmanie, la Changsuek réussit à décrocher son premier titre internationale de football en remportant les Southeast Asian Game en 1965, une troisième place à l'Asian Cup suivra qui viendra récompenser les efforts d'un pays qui tend à alors à devenir une référence sur la scène footballistique sud-est asiatique.


Les années 90 sont véritablement le déclencheur, l'étincelle qui va propulser le pays comme géant régional. D'une part par la professionnalisation de la Kor Royal Cup qui se transforme en "Thailand Soccer League". D'autre part grâce à sa première place en Tiger Cup (ancêtre de la Mitsubishi Cup) qui regroupait les membres fondateurs de l'ASEAN : Thaïlande, Philippines, Indonésie, Singapour, Malaisie, ainsi que quatre états de la région invités. Les années 90 constituent pour beaucoup de fans de la Changsuek un âge d'or mythique ou évoluaient des joueurs qui ont marqué l'histoire du Beautiful Game Thaïlandais. Kiatisuk Senamuang, Woorawot Srimaka et Piyapong Pue-Pong sont autant de noms significatifs que de footballeurs talentueux.



Kiatisuk Senamuang est encore aujourd'hui le meilleur buteur de l'histoire de la sélection Thaïlandaise avec 71 buts


Source : https://image.vtc.vn/resize/Da9xKKWytSodA37zP71tKLGqRRXOuBE50/upload/2021/01/08/sak1-09400360.jpg


La domination Thaïlandaise assurée sur la scène régionale, le monstre nouvellement né déroule. Trois trophées en six ans suivie d'une coupure de douze ans avant de gagner à nouveau la prestigieuse AFF suzuki Cup (anciennement Tiger Cup) qui réunit enfin tous les états d'Asie du Sud-Est. Grace au développement d'internet dans la région, les exploits des Thaïlandais sont suivis par les pays voisins qui, d'un œil admiratif , ne peuvent que constater la domination footballistique du pays du sourire. Si certains grandissent en admirant les Golden Stars Warriors du Vietnam comme c'est le cas pour le joueur de foot Cambodgien Keo Sokpheng, la sélection thaïlandaise ainsi que son championnat national connaissent durant les décennies 2000 - 2010, puis 2010-2020 un gain de popularité majeur. L'internationalisation et la restructuration du championnat thaïlandais ont aussi beaucoup contribué au gain d'une forme de soft power qui s'exprime par une diversification toujours croissante des profils suivant la "Thai League". L'obligation lancée par la Thai FA (Thai Football Association) pour les clubs de se moderniser afin de répondre aux critères de participation de l'AFC Champion League (Champion League Asiatique) à permis notamment de rendre indépendants les clubs qui pour la plupart étaient soumis au gouvernement Thaïlandais.


Newin Chidchob est entre autres, l'un des hommes à l'origine du rayonnement du football thaïlandais actuel. Politicien issu d'une famille de la minorité Khmère de Buriram, il reprend en 2009 le club de la même province - "Provincial Autorithy Electricity" - et le transforme en ce qui deviendra Buriram United. Grace à une politique sportive mêlant recrutement international audacieux et développement sportif de jeunes, le club va émerger dès les années 2010 comme la tête de proue du soft power footballistique thaïlandais. Depuis 2009, l'intensification du recrutement de joueurs étrangers combiné au développement croissant d'infrastructure de bonnes qualités ont permis à la Thai League 1 de devenir la première référence en terme de ligue footballistique en Asie du Sud-Est. La domination de Buriram United sur le championnat à notamment permis une exportation de la culture thaï dans les pays voisins. En 2015 un match de charité opposant Buriram United au All-Star Cambodia à convertis de nombreux fans de football cambodgien en suiveur de l'équipe nationale Thaïlandaise et se son championnat. Depuis les années 2010, avoir l'opportunité de jouer en Thai League 1 est un signe de reconnaissance intrinsèque pour les joueurs des autres pays d'Asie du Sud-Est. On se souvient par exemple des émules provoqués par la période d'essai à Buriram United du milieu de terrain Cambodgien Chreng Polroth. Similairement, l'arrivée de Xuan Truong Luong au sein du club de Buriram en 2018 avait attiré l'attention des fans de football vietnamiens sur la ligue Thaïlandaise . Plus récemment, le transfert de Safawi Rasid à Ratchaburi en ce début 2023 est largement suivie par les fans malaisiens qui voient en l'arrivée de l'ex-joueur de Johor Darul Ta'zim, une reconnaissance de son talent.


Si la Thai League est donc porteuse de soft power grâce à ses réseaux de recrutements internationaux elle est aussi inscrite dans les échanges interclubs mondiaux. Le recrutement de joueurs Thai dans des ligues étrangères est devenu, à l'instar du Japon, une manière d'exposer la qualité intrinsèque du football Thaïlandais sur la scène internationale. Chanatip Songkrasin fut le premier en 2017 à initier le mouvement vers le pays du soleil levant. Le "Messi thaïlandais" à marqué son club du Consadole Sapporo avec 14 buts et 22 passes décisives en 115 matches. Il n'était pas rare, jusqu'à son départ pour le Kawasaki Frontale en 2022, d'apercevoir dans le "Sapporo Dome" de nombreux drapeaux Thaïlandais. Malgré une saison 2022 très mitigée dans un Kawasaki en perte de vitesse, le milieux de terrain créatif est toujours autant apprécié de ses fans japonais. En témoignent les nombreuses vidéos et émissions produites par son nouveau club ainsi que les vidéos diffusées par la J-League retraçant son parcours et ses meilleures actions. D'autres joueurs Thaïlandais ont aussi tenté l'aventure hors des frontières du royaume avec plus ou moins de réussite. Si Teerasil Dandga et Theerathon Bunmathan ont quitté leurs clubs du Sanfrecce Hiroshima et du Yokohama Marinos, Supachok Sarachat lui, brille au Consadole Sapporo suivant comme un symbole, les traces laissées par Chanatip.



Chanatip Songkrasin sous les couleurs du Consadole Sapporo célèbre un but avec Ken Tokura, 2018

Source : https://cdn-japantimes.com/wp-content/uploads/2018/08/sp-jsoccer-a-20180820.jpg


En Europe, le football Thaïlandais est méconnu. Ce désintéressement s'inscrit dans une optique plus globale de méconnaissance du beautiful game asiatique de manière générale. Le club de Leicester cependant à reconnu le potentiel commercial et footballistique du pays du sourire. Détenu par King Power, multinationale thaïlandaise, le club du Midland est en partenariat avec Buriram United pour le développement conjoint d'activités. Fin décembre 2022, c'est quatre joueurs de Buriram qui se sont envolés pour l'Angleterre, ratant l'AFF Mitsubishi Cup 2022. La période d'essai au sein du club de Leicester à permis à Suphanat Muenta, Supachai Chaided, Narubadin Weerawatnodom et Ratthanakorn Maikami de s'exercer dans des conditions différentes de leurs environnement habituel tout en permettant aux scouts du club des Midlands de les analyser pour un potentiel transfert. Thanawat Suengchitthawon fait quand à lui partie du club depuis 2020 bien que jouant pour l'instant seulement avec la réserve.



Suphanat Muenta (gauche) et Supachok Sarachat (droite) sont actuellement les meilleurs espoirs du football Thaïlandais

Source : https://pbs.twimg.com/media/FRKRA0yWYAMA_il.jpg


Le développement du football Thaïlandais et son hégémonie sur la scène régionale l'ont consacré en " Roi de l'ASEAN". Depuis une dizaine d'années maintenant de nombreux pays d'Asie du sud-est s'inspirent de son succès, influencé par les méthodes thaï. Dans les dernières années le Vietnam s'est hissé comme solide concurrent et tente de faire de l'ombre à la Thaïlande. La victoire du Vietnam en 2018 à l'AFF Suzuki Cup étant la consécration finale et avait été interprété comme la fin du cycle de domination thaïlandais. Les quatre rencontres en deux ans qui ont opposés les deux pays penchent cependant coté thaï avec deux nuls et deux victoires. Incapable de battre les hommes de Mano Polking, Park Hang Seo à finalement résilié son contrat d'entraineur avec la sélection du Vietnam se retirant de manière amère face au rival thai. Cette rivalité s'explique d'autant plus par les tensions historiques qui animent les deux pays depuis plusieurs siècles et notamment entre le XVIIIème siècle et le XIXème siècle pour le partage du Cambodge.


Si l'expression du soft power thaïlandais par le biais du football s'inscrit dans une dynamique plus large de diffusion de la culture thaï à l'échelle planétaire il ne faut pas sous-estimer son impact. Les exploits d'un Teerasil Dandga, les dribbles chaloupés d'un Supachok Sarachat ou les élégants tacles d'un Pansa Hembivoon sont au meme titres que la musique pop thaï ou les séries télévisées, des moyens de diffuser le soft power du pays. Alors que commence 2023, l'avenir de la ligue Thai et de la Changsuek semble radieuse et promet un développement passionnant. L'Asian Cup 2023 qui se tiendra au Qatar sera une étape de plus pour un pays qui affirme d'années en années sa culture grâce au Beautiful game.



Article rédigé par Guillaume Beau

23/01/2023













1 commentaire


John Smith
John Smith
29 janv. 2023

Article extrêmement complet et documenté. Un simple ballon rond devient un enjeu presque géopolitique

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