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La "Pachtounisation" de l'Afghanistan

  • Photo du rédacteur: Guillaume Beau
    Guillaume Beau
  • 21 juil. 2023
  • 8 min de lecture

Hommes pachtounes en Afghanistan

Source: https://live.staticflickr.com/5261/5561497800_c93094e3a9_b.jpg


Qui sont les pachtounes ?

Le 8 juillet 2023, le ministre afghan des mines et du pétrole : Shahabuddin Delawar officialisait l'ouverture d'un puit de pétrole dans la province septentrionale de Sar-e-pol.


Comme la quasi-totalité des membres du gouvernement taliban actuel, Delawar est un pachtoune. La mainmise de ce groupe ethnique sur l'entièreté de l'Afghanistan depuis la prise de Kaboul en 2021 se ressent dans l'ensemble des strates de la société.


l'Afghanistan est peuplé par un ensemble de peuples divers dont les origines linguistico-culturelles témoignent des mouvements de population qui ont marqués l'histoire de la région. Au nord de l'Afghanistan on retrouve des ethnies parlant des langues appartenant à la famille linguistique turc comme les ouzbeks et les turkmènes. Les tadjiks et les hazaras sont persanophones bien que ces derniers soient issus de mouvements de population turco-mongoles ayant pénétrée dans la région dès le XII-XIIIème siècle. Les farsiwans sont des persanophones qui ont perdus toutes affiliations ethniques et résident dans les centres urbains du pays. On dénote aussi la présence d'ethnie diverses comme les Aimaq, les Nuristani et bien d'autres.


Enfin les pachtounes sont une ethnie de langues indo-iranienne et habitent les terres situés entre la frontière de l'Afghanistan et du Pakistan. Le terme Afghan, qui désigne aujourd'hui l'ensemble des groupes ethniques du pays était utilisé depuis le IIIème siècle ap. J-C pour désigner les pachtounes. Sous le règne de Dost Muhammad Khan, émir d'Afghanistan de 1826 à 1863, les britanniques employèrent le terme Afghan a de nombreuses reprises afin de faire référence aux tribus pachtounes peuplant les frontières ouest du Raj britannique.


Les cartes ci-dessous permettent une approche visuelle de la répartition des tribus pachtounes entre Afghanistan et Pakistan bien qu'il faille garder a l'esprit que la diffusion du fait culturel se fait aussi bien sous forme matériel qu'immatériel.


Carte montrant la répartition de l'ethnie pachtoune au sein de l'Afghanistan moderne

Source : Wikipédia



La société pachtoune est une société tribale qui se divise en différentes confédération, clans et sous- groupes. Les plus grandes tribus sont au nombre de quatre : Sarbani, Karlani, Gharghashti et Bettani. Les tribus sont ensuite généralement divisée en groupe ou clan appelé des "khels". La tribu la plus connue est celle des Durrani. On retrouvait ses membres dans de nombreuses institutions sous le gouvernement Ashraf Ghani (2014-2021). Les Ghilzai sont une confédération de tribus présentes dans les montagnes de l'est de l'Afghanistan. Au Waziristan, les Waziris de la confédération des Karlani dominent un territoire s'étendant des frontières afghane jusqu'au sud de Peshawar. Ce qu'on appelle la "Pashtun belt" (la ceinture pachtoune) est un ensemble de territoire partant de Quetta, au Baloutchistan Pakistanais et dessinant un arc de cercle jusqu'au sud du Waziristan. La ceinture Pachtoune inclus les villes de Loralai, Zhob et Ziarat. Les noms de familles des individus pachtounes permettent aussi de déterminer leur tribus d'origine ou au moins le lieu de leur naissance. Ainsi le nom de famille Mohmand est porté par des pachtounes de la tribu du même nom qui pour la plupart se trouvent entre la province de Nangarhar en Afghanistan et Peshawar (province de Khyber Pakhtunwa) au Pakistan.



Carte montrant les différentes tribus pachtounes entre l'Afghanistan et le Pakistan

Source: Reddit


L'ethnogènese du peuple pachtoune est un processus complexe qui s'est déroulé de manière graduel. L'historiographie locale et surtout britannique a longtemps désigné les pachtounes comme étant les descendants des tribus exilés d'Israël ce qui est contredit à la fois par l'historiographie moderne et les études génétiques. Ce qui désigne aujourd'hui un individu comme appartenant au groupe ethnique des pachtounes est sa capacité à parler le pashto, son adhérence au Pashtunwali et sa descendance en ligne patrilinéaire d'une tribu pachtoune.


Le Pashtunwali est le code d'honneur des pachtounes qui inclut les manières de se conduire en société. Ce mode de vie est antérieur à l'arrivée de l'Islam et est pratiqué par l'ensemble des tribus pachtounes.


Hommes pachtounes en habits traditionnels

Source: Pinterest


De Ahmad Shah Duranni à Abdur Rahman Khan: la suprématie pachtoune


Pour comprendre le phénomène de la "Pachtounisation" qui prend place en Afghanistan il est nécessaire de replacer les trajectoires anthropologiques et historiques qui ont façonnées l'Afghanistan moderne.


“ C’était un manteau porté à l’envers”, par ces mots, l’historien Thomas Barfield décrivait dans son livre “Afghanistan: A Cultural and Political History” l’empire Durrani. Première entité moderne qui fonda les bases de l’Afghanistan, l’empire Durrani (1747-1826) englobait alors des territoires disparates s'étendant du Khorasan à la plaine de Delhi. Si des chercheurs (Ibrahimi, 2022; Mousavi, 1989) soulignent la pluriethnicité de l’empire et sa composition intrinsèquement hétérogène de par sa taille, ces derniers rappellent aussi que la prise du pouvoir de Ahmad Shah Durrani fut le début du contrôle des Pachtounes sur l’appareil étatique.


Afin de comprendre la situation particulière de l’Afghanistan contemporain il est important de comprendre comment le colonialisme européen, notamment britannique, à profondément influencé la vision de l’état des tribus Pachtounes qui peuplaient les montagnes de l’Hindu Kush. Le règne d’Ahmad Shah (1747-1772) et celui de Amir Dost Muhammad Khan (1828-1863) seront à ce titre particulièrement importants dans la transition qui va s’amorcer entre l’empire Durrani et le royaume de Kaboul. Le premier des dirigeants de l’empire; son fondateur, Ahmad Shah était un pachtoune issu de la branche des Sadozai des Pachtounes Polpazai Durrani. Le second, Amir Dost Muhammad Khan, fonde la dynastie des Muhammadzai. Ces deux dirigeants politiques sont les principaux acteurs d’une entreprise de conquête et de colonisation interne ayant pour but la domination politique des peuples de la région par le déplacement des tribus Pachtounes. La structure particulière des Pachtounes en clans et tribus provoquaient des guerres et des conflits permanents, afin d'asseoir son autorité et s'élever comme le dirigeant d’un empire Ahmad Shah choisi de désigner comme adversaires les peuples avoisinants. Ceci lui permit de regrouper les principales tribus Pachtounes et d’écraser ses adversaires tout en redistribuant richesses et pouvoir à ses serviteurs. Avec Amir Dost Muhammad Khan, la fin de ce système féodal s’amorce. L’empire Durrani est de plus en plus profondément influencé par le colonialisme européen. Malgré son instabilité politique chronique et ses dissensions internes, l’empire était alors stratifié doublement entre tribalisme et ethnicité. La tribus Pachtoune des Durranis était celle bénéficiant le plus des avantages matériels et symboliques, venaient ensuite les autres clans et tribus Pachtounes puis le reste des peuples de l’empire. Notamment les Turkmènes , les Ouzbeks, les Tadjiks et les Hazaras.


Les avantages attribués à la tribus des Durranis engendra graduellement des nouveaux modes de peuplement. A titre d’exemple, le sud de l’Afghanistan, du Balouchistan jusqu’à Ghazni était une région multi-ethnique. Peuplée de Baloutches mais aussi d’Hazara, de Farsiwan, d’Ouzbek, de Turkmènes, d’Hindous, de Juifs et de Pachtounes. Ainsi à la fin du XIXème siècle, les Pachtounes représentaient seulement ⅕ de la population de la ville de Kandahar.



La politique de partage de la terre décidée par Ahmad Shah eut pour conséquence de priver les ethnies non-pachtounes de la propriété. Cette politique se basait sur la mesure du “qolba”, une unité de mesure traditionnelle qui “devait pouvoir être cultivée par un agriculteur, un bœuf et une charrue”. Cette redistribution des terres permit ainsi de lever des troupes pour l’armée mais aussi de déposséder de leurs biens les ethnies comme les Hazara, les Tadjiks ou les Ouzbeks. Certaines tribus Pachtounes comme les Kakars furent aussi les victimes de ce système excluant bien que moins affectés. Plus important encore, un processus de refoulement des ethnies non-pachtounes pris place.




Portrait d'Ahmad Shah Durrani

Source: Wikipédia




Carte montrant l'extension de l'empire Durrani à son apogée


Les guerres anglo-afghanes continuèrent d'accélérer ce phénomène d'exclusion au profit des tribus pachtounes par répercussion.


Ces dernières, en repoussant les britanniques une première fois en 1839-1942 puis en 1978-1880 purent renforcer leur contrôle de la région.


Amir Abdur Rahman Khan qui règne de 1880-1901 parachève le processus d’unification du territoire en ajoutant une dimension religieuse au fait ethnique. Afin de légitimer son pouvoir il développa une doctrine religieuse complexe qui stipulait “qu’Allah le faisait berger de son troupeau” c'est-à-dire des territoires qu’englobait l’empire Durrani.


Placer la religion au centre du système politique permettait à Adbur Rahman Khan de changer la nature même du pouvoir. En effet, avant lui, le shah de l’empire Durrani avait vocation à dominer le monde par son statut. Avec Abdur Rahman Khan, l’autorité politique s’appuya sur une certaine forme de l’Islam afin de se placer au dessus de toute division ethnique, tribale ou clanique. Ce dernier pris le titre de Amir Ul-Momenim ou en persan “Commandeur des croyants” et déclara le jihad aux communautés sikhs du Pendjab.


Le jihad servit aux tribus pachtounes dans ce que Nile Green (2017) appelle “le processus de colonisation interne de l’Afghanistan”. Ce processus se définit comme la déclaration de jihad à une communauté et/ou un groupe ethnique spécifique. Si ce jihad particulier se base sur des apparences religieuses, en réalité, sous le règne d’Amir Abdur Rahman Khan, les tribus pachtounes purent soumettre les Hazaras d’Helmand et provoqué l’exode massif des urbains tadjikes de Kaboul et des alentours.


Photo d'Abduf Rahman Khan

Source : Wikipédia


Le motif de l’instabilité étatique comme motif de persécution des groupes ethniques non-pachtoune s’est donc développé sous le règne d’Abdur Rahman Khan. La peur de la perte du pouvoir politique et économique s’est concrétisée depuis la fin du XIXème siècle par un truchement des institutions aux profits des différentes tribus pachtounes. Cette domination a alors nourri un cercle de soumission et de rébellion et contribue à alimenter une représentation particulière de l’Afghanistan qui a vu peu à peu son champ politique s’ethniciser. Il est logique dans ce cadre que la stabilité étatique s'accompagne d'une Pachtounisation de la société afghane que cela soit par le biais de la démographie, de l'occupation de l'espace qui permettra l'assise puis la domination politico-économique.


Migrations et échanges culturels : l'exemple du nord de l'Afghanistan


Le nord de l'Afghanistan est un exemple frappant des processus à l'oeuvre lorsque l'on parle de Pachtounisation de l'Afghanistan. Historiquement, une région peuplée par une mosaïque hétérogène de peuples turcophones et iranophones (ouzbeks, tadjiks, turkmènes, farsiwans et hazaras notamment), le nord de l'Afghanistan est soumis depuis plus de deux siècle à la diffusion de la culture pachtoune et à une émigration d'individus issus des tribus pachtounes du sud de l'Afghanistan.


Les début de cette émigration interne ont commencés dès le XIXème, Abdur Rahman Khan craignant que les ethnies non-pachtounes ne s'allient avec les russes afin de renverser son empire. En 1950, Aloy Michel notait que le gouvernement afghan incitait les individus et les ménages d'ethnies non-pachtounes à partir de la frontière afghano-tadjik.


La raréfaction des terres mena à une montée des tensions ethniques entre pachtounes et non-pachtounes particulièrement dans les années 1950 et 1970. On désigne régulièrement ces tensions part les termes de confrontation entre Afghaniyyat et Uzbekiyyat.


Christian Bleuer, dans un article nommé State-building, migration and economic development on the frontiers of northern Afghanistan and southern Tajikistan (2011) notait que "Il est également difficile de démontrer avec précision la démographie du nord de l'Afghanistan avec une carte des groupes ethniques. Dans le nord de l'Afghanistan « Un village ouzbek peut être suivi d'un pachtoune puis d'un ouzbek » (Roy, 1992, p. 75). Le fait qu'il est impossible de tracer des lignes nettes autour de vastes zones où un seul groupe ethnique domine conduit à la conclusion d'Olivier Roy que « toutes les cartes ethniques de l'Afghanistan sont inexactes"


Hommes pachtounes assistant à une jirga, une assemblée traditionnelle

Source : Pinterest


Aujourd'hui, par l'expansion démographique et culturelles, les pachtounes dominent l'Afghanistan. La prise du pouvoir par les talibans accentuent ce phénomène a l'oeuvre depuis maintenant plus de deux siècle. Les attaques à l'encontre des signes, des symboles et des individus non-pachtounes est la conséquence de la diffusion agressive de la culture pachtoune hors de sa zone de pratique traditionnel.


Il est probable dans les années à venir que ces phénomènes s'accentuent ce qui laisse à penser que le pays si ce n’est la région risque d'être fortement déstabilisé. A terme il est même possible d’envisager un basculement démographique et un changement culturel qui fera de l’Afghanistan un pays dominé culturellement et démographiquement par les Pachtounes.


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