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La foi et le papier : Les réseaux de lettrés Hui dans la Chine pré-communiste

  • Photo du rédacteur: Guillaume Beau
    Guillaume Beau
  • 8 févr. 2023
  • 11 min de lecture

Dernière mise à jour : 8 févr. 2023


Membre de la communauté Hui durant une cérémonie religieuse


L'air est lourd, l'atmosphère solennelle. En cette années 1985 plus de 20 000 hui se pressent pour assister à la commémoration de la mort de Ma Mingxin qui prend place autour de sa tombe à Lanzhou.


Ce dernier, fondateur de l'ordre de la Jahriyya (un ordre soufi actif en Chine), fait parti intégrante d'un ensemble qui, à travers les échanges humains et intellectuels, s'est structuré jusqu'à l'émergence d'une élite musulmane dans l'empire du milieu.


Mais qui sont les Hui ?

Groupe ethnoreligieux souvent désigné comme des " Hans (l'ethnie chinoise majoritaire) musulmans" ou des "Hans arabisés" , les Hui sont désignés par le gouvernement de Pékin comme faisant partie des 56 minzu (groupes ethniques, 民族) officiellement reconnus. L'ethnogenèse du peuple hui, c'est à dire la formation de sa perception intrinsèque en tant que peuple différent de la majorité Han fut un processus graduel. Processus qui s'inscrit dans une histoire liant l'Asie centrale, l'arrivée et la diffusion de l'Islam en Chine. La structuration d'un réseau d'individu éduqué, pratiquant un Islam polymorphe à partir du XVIème siècle après J-C. contribuera aussi à l'ethnicisation latente d'un groupe qui, par ses pratiques religieuses, sa culture islamique et ses références propres à longtemps cherché à équilibrer identité islamique et identité chinoise.



Hui en prière


Depuis la bataille de Talas en 751 qui vit s'affronter le califat Abbasside et l'empire chinois des Tang, l'Islam s'est petit à petit diffusé en Asie centrale. Déjà présent sous le califat omeyyade, les marchands et les autres scribes musulmans parcouraient le Khorasan (actuel Afghanistan et nord-est de l'Iran) ainsi que le Khawrezm (actuel Ouzbékistan) au nord du désert du Karakoum. L'expansion de l'Islam à continué, notamment grâce aux avènements d'empire turcs persianisés. L'empire de Mahmoud de Ghazni, fondateur de la dynastie des Ghaznévides (Xème-XIIème siècle) est un des premiers d'une longue lignée dans la région. Les oasis Ouighours que sont Tourfan et Kashgar passent progressivement du nestorianisme à l'Islam et tandis que la "pax-mongolica" imposé sous khanat de Chagatai réduit temporairement l'influence islamique, cette dernière connait un regain de vitalité dès l'éclatement politique du khanat.


Sur la cote est de la Chine, ce sont majoritairement les marchands et lettrés arabo- perses qui diffusent l'Islam. Cloitré dans un espace délimité par le pouvoir impérial chinois et dont les échanges avec la population sont relativement faible , ces derniers structurent les premières "gedimu" : sorte de communauté centrée autour de la mosquée et de sa madrassa.



Carte montrant le Khorasan ainsi que le Khawrezm



Nous arrivons ainsi au XVIème siècle. L'Islam est présent de manière disparate sur le territoire des Ming qui ont succédés aux Yuan depuis plus d'un siècle. Sur les marges de l'empire, l'Islam est pratiqué par les "hua", les barbares. Sous cette appellation sont désignés l'ensemble des peuples turcophones, Ouighours, Salars, Dungans, qui pratiquent un Islam polymorphe. L'intensité et la richesse de la pensée islamique sur la frontière ouest de l'empire Ming influence les musulmans de l'est. Ces derniers, hans convertis à l'Islam ou descendants de marchands arabo-persan, se trouvent dans plusieurs régions de Chine. La première et la plus important est le sud-est: le Jiangnan particulièrement compte des villes comme Hangzhou, Yangzhou ou Suzhou qui drainent nombre de migrants musulmans venu des confins de l'empire. Au centre, Kaifeng et Xi'an sont les pôles urbains d'où part la diffusion de l'Islam. Grace aux axes de communications de l'empire et à l'interconnexion des cités, l'Islam parvient jusqu'au delta du fleuve Yangzi. Jonathan Lipman, historien spécialisé sur les hui de Chine parle d'une "société de patchwork" en soulignant l'éclatement territoriale des communautés hui tout le long du territoire chinois.



Si on a souvent parlé d'un "Islam syncrétique" ou d'un "Islam d'accommodation" il est plus précis de parler d'une simultanéité de la pratique religieuse qui induit la maintenance d'une multiplicité d'identités. En effet le syncrétisme qui par essence défini l'amalgame d'une entité en une autre pousse à la réification. Or, l'identité hui, en partie née de l'intense activité des réseaux musulmans chinois ne pourraient simplement se résumer à la rencontre de deux mondes tel qu'on l'a souvent imaginé. Il n'est ainsi en aucun cas question d'une confrontation d'un monde musulman et d'un monde chinois, il convient au contraire de mettre en lumière les eccéités historiques qui ont permit l'émergence d'un ensemble de communautés qui se sont liées grâce aux réseaux de lettrés.

Comprendre comment un tissus social intellectuel s'est formé dans des espaces disparates aide à mieux appréhender la richesse de la pratique islamique en terre de Chine et comment l'Islam y est perçu.


Fondation, émergence, écoles islamiques et diffusion de savoirs


L'émergence de réseaux en Chine est du à une multiplicité de facteurs qui trouvent en partie leurs sources dans la fondation d'écoles islamiques. Ces écoles furent fondées avec comme principe d'enseigner le Coran, de pratiquer des commentaires exégétiques et de s'adonner à la traduction de textes écrits en arabe et en persan.


Dès la fin du XVIème siècle de nombreuses écoles fleurissent dans le Jining et dans le Shandong. Chang Yuhuan, un lettré musulman fonde son école dans le Jining début XVIIème siècle. Cette dernière était connecté à un réseau d'écoles islamiques qui se trouvaient notamment à Suzhou, Hangzhou ou à Xianning. She Yushuan, le premier à avoir eu l'idée de compiler les écrits des penseurs musulmans chinois de son temps fonde lui aussi une école à Kaifeng. Son école, comme beaucoup d'autres, est tournée vers la traduction de textes soufis en chinois.



Carte montrant les principaux centres islamiques ainsi que les réseaux qui les façonnent entre le XVIIème - XIXème siècle

Source: Guillaume Beau


Nanjing représente, pour ce réseau qui se met en place, la limite méridionale de l'Islam. Ma Zengwu est le premier professeur islamique de la ville, il fonde la mosquée Zhengjue (爭覺寺,) connu sous le nom d'école d'Hanximen (漢西門). Malgré cette présence musulmane, Nanjing reste pour beaucoup de contemporains de Ma Zengwu, un lieu d'apprentissage superficiel de l'Islam. La concentration de lieux d'apprentissage spécifiques comme le centre de la Chine ou le nord-est empêche aussi de savoir si le Yunnan fut connecté aux réseaux islamiques naissants. La tombe de Ma Ju, un ahong (imam) mort en 1597 constitue la seule évidence d'une supposée liaison avec des villes plus au nord comme Nanjing.


L'identité des intellectuels hui et la perception de l'Islam


Nombreux sont les lettrés hui qui ont permis de structurer un ensemble d'échanges de flux humains et de connaissances. Parmi eux on peut compter Ma Zhu (馬注), le créateur du Qingzhen zhinan 清真指南 (un guide de l'Islam, publié au XVIIème siècle) texte central du Han Kitab (corpus de textes rédigés par des intellectuels hui). Ce texte, souvent appelé "Zhinan" par les hui est sans doute le plus connu tant son impact fut grand. En retraçant l'histoire de l'Islam en Chine et en apportant un ensemble de questionnements théologiques et métaphysiques, Ma Zhu à participé à une "indigénisation" de l'Islam chinois. La production de savoir dans le réseau de lettrés entrainait une diffusion de la connaissance qui liait les musulmans en créant une identité commune.


Le processus de diffusion du savoir qui liait les musulmans de l'empire fut sensiblement perceptible durant le voyage que Ma Zhu rendit aux écoles de Nanjing. Il y recueilli des "salutations" (zengyan 贈言) qui se matérialisaient sous la forme de poème louant la grandeur de son travail.


La création de registre de lignage comme le Jingxue xi chuan pu 經學系傳譜 faisait la généalogie des penseurs musulmans chinois au XVI/XVIIème siècle. Le texte ne fait pas référence à l'Islam mais au "jingxue"(經學) = étude classique. Ceci nous montre que pour les musulmans chinois l'appartenance à une lignée ancienne et le recensement de la connaissance était primordiale pour inscrire leur identité sur un territoire fondamentalement non-musulman.



Certains lettrés était aussi homme politique à l'instar de Youssouf Ma Dexin le leader de la révolte des Panthays (1861)


Beaucoup de ces intellectuels avaient d'abord reçu une éducation confucéenne avant de se tourner vers les études islamiques. C'est par exemple le cas Wu Zunqi qui traduisit des textes perse soufis en chinois ou de Jin Xian (金賢) connu pour avoir écrit un commentaire sur le Chunqiu jiyu 春秋紀愚 - une version simplifiée des annales de printemps et d'automne.


Pour ces personnes dont l'éducation se poursuivait généralement le temps d'une vie entière, la mémorisation et le procédé de traduction était essentiel. La mémorisation car, dans une époque ou les matériaux écrits était rare, connaitre le Coran et savoir l'interpréter était une manière de préserver le savoir. La traduction car elle permettait de diffuser l'Islam à des groupes démographiques ne maitrisant ni le persan ni l'arabe.la traduction était le lien qui unissait l'Islam et la Chine.


Ce qui comptait pour Zheng Zhao le créateur de la "généaologie" (un texte recensant la plupart des grands penseurs hui) était la simultanéité du fait musulman et chinois. Les traductions culturels, linguistiques et religieuses étaient un moyen de générer cette simultanéité.

La vitalité et la flexibilité du savoir dépendaient de la capacité à produire une tradition textuelle chinoise propres en dialogue avec les traditions textuelles arabes et perses qui la précédait. Chang Yunhua est un exemple frappant de cette importance donnée à la traduction avec son Fa’erxi wenfa 法爾西文法 (une grammaire du Farsi) qui poussa de nombreux chinois à se pencher vers les textes islamques produits dans le monde iranophone.


Le Han Kitab: L'expression d'un réseau qui se structure


Le Han Kitab ... Littérallement le "livre des Han" (Han du nom de l'ethnie majoritaire et Kitab de l'arabe qui signifie livre) est un corpus de textes islamiques écrits au XVIIème siècle et qui forment, encore aujourd'hui, l'ensemble textuel de référence pour les musulmans chinois. Le corpus du Han Kitab est le résultat d'un réseau complexe de lettrés et d'interactions entre traducteurs, penseurs et lecteurs qui aboutit à la formation d'un objet représentant une tradition textuelle. De 1630 à 1730 l'activités des divers auteur de ce Han Kitab connu un pic de productivité.


Si l'auteur le plus connu est sans conteste Liu Zhi il ne fut pas le seul à produire du contenu. En témoigne les multiples traductions du prolifique Zhang Zhong, connu notamment pour son travail sur le Guizhen zongyi 歸真總義 (principe général du retour). Ce tarité était une traduction de Imani majmu' un texte soufi en vogue dans le milieu persanophone du XIVeme siècle. Il est aussi l'auteur du Kelimo 克􃚲默 - un livre qui explique le sens des "kalam" (théologie islamique). Wu Xizian (伍子先 ) de son coté publie le "Guizhen yaodao" 歸真要道 (fondamentaux du retour à Dieu) plus connu en persan sous le nom de "Mirsad", un texte expliquant les traditions soufies du monde persan.



Hui lisant le Han Kitab


En plus de ces travaux de traductions, les auteurs dits "originaux" les plus importants sont au nombre de trois: Ma Zhu, Liu Zhi et Wang Dayu. Wang Daiyu (王岱輿) écrit notamment Xizhen zhengda 希真􁤵答 (bonne réponse à la vrai vérité) ou encore Zhenyi 真一 (Le vrai et unique) : un texte expliquant fondation de la foi islamique. - Le travail de Wang est court et concis, il s'astreint à citer les hadits et faire des commentaires exégétiques


Liu Zhi, le plus connu de ces auteurs est celui qui réalisa le Tianfang xingli 天方性理 (métaphysique et principe de l'Islam) - un travail en 5 volumes sur la théologie et la cosmogonie islamique. On y retrouve notamment une comparaison entre le concept daoiste de wu 無 (non-exsistence), le concept bouddhiste de kong 空 (vide) et le concept islamique proprement chinois de Zhenyi 真一 (le vrai et unique). Il inclut dans son livre des sections sur la biologie/géographie/astronomie et leurs bases en islam. Un autre de ses textes : le Tianfang dianli 天方典禮 traite des lois et rituels en Islam: compilation de textes de jurisprudence traduit de l'arabe et du persan. Le tianfan dianli est répertorié 70 ans après sa publi dans le Siku quanshu 四庫􀘭書 - la plus grande collections de livres chinois. Enfin son "Tianfang zhisheng shilu" 天方至聖實綠 (la véritable histoire du plus sage de l'Islam) se base sur une traduction en persan de la biographie de Muhammad (Tarjuma i Maulud i Mustafa) écrit au XIVème s par Sa'id al Kazaruni



La tombe de Liu Zhi à Nanjing


La transformation du Dao de Muhammad


Afin de s'inscrire dans la tradition chinoise les musulmans positionnent leurs intellectuels en tant que sage, Muhammad est le grand des sages et son Dao (enseignement) est la culmination de l'Islam

De ce fait l'Islam est représenté en tant que système d'enseignement voir de connaissance et non plus comme un systéme de croyance/révélations. Dès le XVIIIème siècle les lettrés hui essayaient montrer aux non-musulmans que l'étude du Dao musulman complétait l'éducation classique confucéenne. Ainsi Ma Zhu écrit Qing bao biao 請褒表 (affirmation requérant une priére) afin de présenter à l'empereur Kangxi une histoire de l'Islam en Chine. Ce faisant les intellectuels chinois musulmans se sont inscrits dans l'espace culturel chinois en mettant en valeur leur système de représentation islamqique. Ce processus à mené à une simultanéité de l'existence identitaire chez les hui. A la fois musulman et chinois.



Renaissance: Pan-Islamisme et échanges dans un monde musulman en perpétuel changement


Durant le XXème siècle, entre 1900 et 1949 avant la prise du pouvoir par les communistes, les réseaux de lettrés hui entament une restruction appelée aussi "le réveil". En 1906-7 se déroulent les dernières réformes Qing qui ont pour but de contrer l'impérialisme occidental et nippons et sauver le peu de pouvoir politique qui reste à la dynastie.


Deux frères Ding Zhuyuan (丁竹園) et Ding Baochen (丁寶臣), commencent à publier un journal quotidien à Beijing sur la communauté hui. Leur magazine "Réveiller les Hui" (醒回篇), fut publié par l'association de l'islam au Japon fondée par 36 étudiants hui à Tokyo. Il possède aussi un titre en Arabe "Istiqaz al-Islam" (le réveil de l'islam).


La renaissance d'un réseau hui est du en grande partie aux difficultés que connaissait la Chine politiquement et économique, "le réveil hui" fut une réponse spontanée qui se traduisit par la mobilisation éclectique de penseurs musulmans, d'ahong (imam), d'hommes politiques et d'ouléma. Les élites qui participaient au reveil hui pensent que l'éducation musulmanes en Chine est obsolète.

A ce titre le journal Yuehua (月華, en arabe Nadarat al-Hilal, "la radiance du croissant islamique") dénonçait la corruption et le peu de savoirs des oulémas locaux. Des hommes comme Tong Cong (童琮) en 1907 participent à la création de "l'Association d'éducation en Asie de l'est" qui a pour but de développer l'éducation islamique en Chine.



Une page du "Yuehua"


les élites hui adhérent aussi au panislamisme , en 1920 le Haj et les études à l'étrangers permettent la découverte du monde musulman pour beaucoup d'étudiants hui.Wang Shiming (王世明), écrit "Le monde Islamique et les mouvements islamiques nationaux" (世界伊斯蘭大會與伊斯蘭民族運動) dans Yuehua . Amiratif des mouvements islamiques comme en Indonésie, au Maroc en Syrie ou en Palestine, il souhaitait voir l'émergence d'un mouvement capable de rallier les musulmans chinois et embrasser le nationalisme.

La plupart des étudiants allaient en Egypte ou au Yémen. En 1930 on comptait une trentaine d'étudiants hui en Egypte dont Ma Jian (馬堅) traduit 4 livres de théologies, philosophie et éducations.


L'exposition croissante aux évolution du monde musulman a exposé les hui au modernisme islamique prôné par des penseurs comme Muhammad Abduh. Le meilleur exemple reste Pang Shiqing (龐士謙)auteur d' un livre en arabe introduisant l'Islam chinois (Islam and China) et préfacé par Hassan Al-Banna (fondateur des frères musulmans).


Aujourd'hui: les lettrés hui dans un monde connecté


Au XXIème siècle grâce à l'émergence d'internet les hui peuvent enrichir leur connaissance de l'Islam malgré les restrictions imposés par le gouvernement de Xi Jiping. Des chaines youtubes comme 老太阿蕊 Laotai Arui ou Isa Ma permettent meme de découvrir l'Islam pratiqué par la communauté.

La chaine youtube d'Isa Ma permet de mieux comprendre l'Islam Hui


Confronté à un état qui persécute les minorités musulmanes turcophones du Xinjiang, les Hui profitent paradoxalement d'une liberté relative. Les pèlerinages à la Mecque leur sont permis tout comme le port de la barbe et les prières quotidiennes. Après tout il est écrit dans le Coran à la sourate Al-Baqarah au verset 256: "Nulle contrainte en religion ! Car le bon chemin s'est distingué de l'égarement [...]"




Pour aller plus loin ...


- Alim, L. (1987) Muslim Tombs and Ethnic Folklore. Charters for Hui Identity

- Bao, H.S. (2020) Revisiting the Modern History of Chinese Islam in the First Half of the 20th century, with Reference to the Hui Elite Network

- Benite, Z.B.D. (2005) The Dao of Muhammad, a cultural history of muslims in late imperial China



1 commentaire


John Smith
John Smith
08 févr. 2023

Quel travail ! Bravo

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